[ÉPISODE 6] L'IA dans le tourisme | Tourisme 2040 : AGI, métavers et voyages augmentés
L'AGI dans 5 à 10 ans selon les experts. Tourisme spatial à 100 000 voyageurs par an. Métavers à 100 milliards de dollars. Destinations virtuelles de lieux disparus. Mais aussi contre-mouvements anti-tech. Cinq scénarios pour 2040.
Nicolas Courty, professeur à l'Université de Bretagne Sud et spécialiste de l'apprentissage automatique, pose un horizon qui donne le vertige : « Le consensus scientifique situe l'émergence d'une intelligence artificielle générale dans une fenêtre de 5 à 10 ans. »
Une AGI (Artificial General Intelligence) ne serait plus un outil spécialisé comme les chatbots actuels. Ce serait une intelligence capable de raisonner, apprendre et s'adapter comme un humain, voire mieux. Pas limitée à la génération de texte ou à la reconnaissance d'images, mais capable de comprendre le contexte, de faire preuve de jugement, d'apprendre de nouvelles tâches sans réentraînement.
Que signifierait une telle rupture pour le tourisme ? Quels voyages proposerait une intelligence qui nous comprend vraiment avec nos désirs enfouis, nos peurs inavouées, notre quête de sens ? Comment évoluerait la notion même de « destination » quand la frontière entre réel et virtuel s'efface ?
Cet épisode explore les horizons possibles, du probable au spéculatif, du technophile à l'apocalyptique.
2027-2030 : l'ère des assistants super-intelligents
À court terme, c'est-à-dire dans les deux à cinq ans qui viennent, les évolutions seront incrémentales mais profondes. Les assistants IA passeront d'outils de suggestion à véritables compagnons de voyage, gérant l'intégralité du parcours.
Selon Sabre (décembre 2025), 52 % des dirigeants du voyage ont déjà déployé des agents IA en production. Les capacités actuelles de DeepSeek à Xi'an, les agents Expedia et le Smart Messenger de Booking.com ne sont qu'une première esquisse. Imaginez la suite. Vous exprimez vaguement l'envie de « vacances ressourçantes ». Votre assistant connaît votre historique médical (vous avez mentionné des tensions musculaires), vos préférences alimentaires (végétarien le week-end), votre calendrier (réunion importante le lundi de retour), vos goûts culturels (trois livres sur le Japon lus récemment). Sans autre instruction, il propose un séjour de quatre jours dans un ryokan traditionnel, avec séances de shiatsu, menus kaiseki adaptés, temples peu touristiques à visiter, et retour prévu à 18 heures la veille de votre réunion.
En cas de problème : vol annulé, grève de transport, météo extrême, l'assistant réorganise en temps réel. Vous ne gérez plus les imprévus : vous êtes simplement informé des changements avec leurs justifications. Le stress logistique du voyage disparaît.
Les guides IA contextuels enrichiront les visites culturelles. Aux grottes de Mogao, la technologie VR/AR/XR permet déjà d'explorer des espaces fermés au public (Travel Tour World, septembre 2025). D'ici 2030, ces reconstructions historiques pourraient être peuplées de personnages IA capables de dialoguer, non pas réciter un texte préenregistré, mais répondre à vos questions spécifiques, adapter leur discours à votre niveau de connaissance, créer une vraie interaction pédagogique.
Au musée de Boston, l'hologramme de Frederick Douglass dialogue déjà avec les visiteurs. Imaginez cette technologie généralisée : dialoguer avec César devant le Colisée, avec Monet devant ses Nymphéas, avec Einstein au musée des sciences.
2030-2035 : La réalité mixte et le tourisme virtuel
Le métavers touristique, longtemps moqué après les échecs de Meta, pourrait trouver des applications légitimes dans la décennie 2030.
World Labs, startup fondée par la pionnière de l'IA Fei-Fei Li, développe avec son projet Marble des « mondes 3D immersifs » générés par intelligence artificielle. À terme, un voyageur pourrait explorer virtuellement une destination avant de décider de s'y rendre physiquement, non pas via des photos et vidéos, mais en s'y « déplaçant » librement, en explorant les ruelles, en entrant dans les boutiques.
Les expériences hybrides mêleront physique et virtuel de manière fluide. Un visiteur du Louvre pourrait voir superposées à la réalité des reconstitutions des œuvres dans leur contexte original. Par exemple : la Vénus de Milo dans le gymnase antique où elle était exposée, la Victoire de Samothrace sur la proue du navire qu'elle ornait. L'étude MDPI Heritage d'octobre 2025 documente déjà les premières applications de reconstruction virtuelle de sites historiques.
Un marché du tourisme purement virtuel pourrait émerger. Certaines projections évoquent 100 milliards de dollars d'ici 2035. Des destinations inaccessibles deviendraient « visitables » : sites archéologiques disparus reconstitués par IA, écosystèmes éteints peuplés de faune disparue, zones dangereuses ou protégées. Un touriste pourrait « plonger » dans le Titanic tel qu'il était en 1912, « marcher » sur la surface de Mars d'après les données des rovers, « traverser » la forêt amazonienne telle qu'elle existait avant la déforestation.
Ces expériences soulèvent des questions éthiques profondes. Une visite virtuelle de Venise engloutie, scénario hélas plausible d'ici quelques décennies, serait-elle un hommage à une civilisation disparue ou une obscénité commerciale exploitant le désastre ? Qui décidera ? La technologie ne répond pas à ces dilemmes ; elle les expose.
Si l'AGI émerge comme l'anticipent certains experts, elle pourrait conduire à une ASI = Artificial Superintelligence.
Élisa Fromont, professeure à l'Irisa, définit cette perspective avec prudence : « Une intelligence artificielle dont les capacités cognitives dépasseraient celles de l'être humain dans tous les domaines; créativité, raisonnement, intuition, planification. »
Un tel système pourrait optimiser le tourisme mondial comme aucun humain ne saurait le faire. Anticiper les flux à l'échelle planétaire avec des années d'avance. Équilibrer charge environnementale et satisfaction des visiteurs selon des équations impossibles à résoudre pour un cerveau humain. Inventer des formes de voyage auxquelles personne n'a pensé.
Mais le « problème de l'alignement » devient alors critique. Comment s'assurer qu'une superintelligence partage nos valeurs ? Qu'elle optimise ce qui compte vraiment pour nous, pas une métrique proxy qui semblait pertinente mais s'avère désastreuse ? Une ASI optimisant froidement le « bien-être touristique » pourrait conclure que le meilleur voyage est celui qu'on ne fait pas, à savoir zéro empreinte carbone, zéro stress, zéro déception. Ou proposer des solutions inacceptables pour la liberté humaine : rationnement strict des voyages, destinations assignées algorithmiquement, expériences standardisées.
Le tourisme spatial, aujourd'hui réservé aux milliardaires, pourrait se démocratiser partiellement. Les projections évoquent 10 000 touristes spatiaux par an d'ici 2030, 100 000 d'ici 2040, avec des prix descendant de plusieurs millions à quelques centaines de milliers de dollars. SpaceX, Blue Origin, Virgin Galactic poursuivent leurs programmes malgré les revers.
Le tourisme sous-marin profond, avec des submersibles autonomes, ouvrirait l'accès aux abysses et à l'archéologie sous-marine : épaves, cités englouties, écosystèmes jamais observés.
Les contre-mouvements : le tourisme de la déconnexion
Face à cette accélération technologique, des contre-tendances puissantes émergeront et émergent déjà.
Des destinations se positionneront explicitement « no-tech ». Pas de Wi-Fi. Pas de smartphone autorisé. Pas d'IA. Une vraie déconnexion, comparable aux retraites de méditation qui interdisent déjà tout appareil électronique. Le tourisme de « digital detox » existe ; il pourrait devenir un segment majeur, précisément parce que la connectivité permanente deviendra oppressante pour une partie croissante de la population.
Un militantisme anti-IA touristique pourrait se structurer, comme existe aujourd'hui un militantisme anti-tourisme de masse. Des mouvements refusant la médiation algorithmique du voyage, défendant le droit à l'imprévu, au hasard, à la rencontre non programmée.
Ces contre-mouvements rappelleraient que le voyage, fondamentalement, est une confrontation à l'altérité, à l'inconfort, à l'imprévu, des dimensions que l'optimisation tend à éliminer. Un itinéraire parfaitement optimisé par IA, où rien n'est laissé au hasard, où chaque moment est calibré pour maximiser la satisfaction, est-il encore un voyage ou une consommation d'expériences pré-packagées ?
La question philosophique ultime s'impose : si une IA peut simuler parfaitement une expérience de voyage, les sensations, les émotions, les souvenirs, cette simulation a-t-elle la même valeur que l'expérience réelle ? Et si oui, pourquoi se déplacer physiquement, avec tous les coûts et impacts associés ?
Cinq scénarios pour 2040
L'avenir reste ouvert. Voici cinq trajectoires possibles, non exclusives dont la réalité sera probablement un mélange de plusieurs.
Scénario 1 : Le tourisme ubérisé. Trois ou quatre méga-plateformes contrôlent l'essentiel des flux mondiaux. Les destinations n'ont plus de marge de manœuvre, les prix sont dictés par les algorithmes, l'expérience est standardisée. Le voyage devient un produit comme un autre, optimisé pour le profit des intermédiaires. Les petits acteurs disparaissent ou survivent comme sous-traitants des géants.
Scénario 2 : L'équilibre régulé. Le modèle européen de l'AI Act se généralise progressivement. Une gouvernance mondiale, imparfaite mais fonctionnelle, encadre les usages, protège les données, impose la transparence. L'innovation continue mais dans un cadre éthique. Le tourisme reste divers et humain, avec des acteurs de toutes tailles. La technologie augmente l'expérience sans la dominer.
Scénario 3 : La bifurcation radicale. Deux mondes parallèles coexistent sans vraiment se croiser. D'un côté, un tourisme hyper-technologique pour les early adopters, les jeunes urbains, les professionnels pressés : assistants IA, réalité augmentée, réservations automatisées, expériences optimisées. De l'autre, une déconnexion totale pour ceux qui fuient cette modernité : destinations low-tech, voyages lents, guides humains, carnets papier. Les classes moyennes oscillent entre les deux, schizophrènes.
Scénario 4 : L'effondrement contrôlé. Les contraintes climatiques imposent une décroissance du tourisme de masse. Événements extrêmes, restrictions de carbone, effondrement de certaines destinations (îles submergées, glaciers disparus, villes invivables l'été). L'IA sert à gérer la rareté : distribuer équitablement des droits à voyager, optimiser des mobilités réduites, préserver ce qui peut l'être. Le voyage redevient rare et précieux, réservé aux occasions exceptionnelles.
Scénario 5 : La singularité touristique. Une ASI transforme radicalement notre conception même du voyage. Des formes d'expérience inimaginables aujourd'hui deviennent possibles : téléportation virtuelle indiscernable de la réalité, interfaces neuronales permettant de « vivre » les souvenirs d'autres voyageurs, destinations créées de toutes pièces dans des univers numériques. L'humanité voyage d'une manière que nous ne pouvons pas décrire, parce que nous n'avons pas les concepts pour la penser.
Préparer demain dès aujourd'hui
Quel que soit le scénario qui se matérialise, une certitude demeure : les acteurs qui auront développé une compréhension profonde de l'IA, de ses possibilités et de ses limites, seront mieux armés pour naviguer. Ceux qui auront constitué leurs propres données, formé leurs équipes, défini leurs valeurs, conserveront une capacité d'adaptation. Les autres subiront des transformations qu'ils n'auront pas anticipées.
Ce que l'horizon dessine
Nicolas Courty situe l'AGI dans 5 à 10 ans. Élisa Fromont définit l'ASI comme une intelligence dépassant l'humain dans tous les domaines. Entre ces deux jalons, un monde de possibles s'ouvre : vertigineux, enthousiasmant, terrifiant.
D'ici 2030, les assistants super-intelligents géreront l'intégralité du parcours voyageur. Plus de stress logistique, plus d'imprévus non gérés, plus de files d'attente. Zhang Yu à Xi'an n'était qu'une ébauche. Imaginez cette fluidité généralisée, approfondie, personnalisée à l'extrême.
D'ici 2035, la réalité mixte brouillera les frontières. Visiter Venise engloutie en VR. Dialoguer avec César devant le Colisée. Explorer des destinations impossibles : Mars, les abysses, les forêts disparues. Un marché du tourisme virtuel pourrait atteindre 100 milliards de dollars.
D'ici 2040, si l'ASI émerge, les transformations deviennent impensables. Une intelligence qui optimise le tourisme mondial mieux qu'aucun humain ne saurait le faire. Ou qui conclut que le meilleur voyage est celui qu'on ne fait pas.
Face à cette accélération, des contre-mouvements se structurent. Destinations no-tech. Digital detox. Militantisme anti-IA. Le droit à l'imprévu, au hasard, à la rencontre non programmée. Ces résistances rappellent que le voyage, fondamentalement, est une confrontation à l'altérité, pas une consommation d'expériences optimisées.
Cinq scénarios se dessinent : le tourisme ubérisé, l'équilibre régulé, la bifurcation radicale, l'effondrement contrôlé, la singularité touristique. L'avenir sera probablement un mélange de plusieurs. Mais une certitude demeure : ceux qui auront développé une compréhension profonde de ces enjeux seront mieux armés pour naviguer.
Infographie présentant les possibles évolutions de l'IA dans le tourisme d'ici à 2040
Dans le prochain et dernier épisode, nous traduirons toutes ces analyses en recommandations concrètes. Pour chaque type d'acteur : destinations, professionnels, voyageurs, décideurs pour un guide d'action immédiat. Parce que l'avenir se construit maintenant.
Sources : Nicolas Courty (Université de Bretagne Sud), Élisa Fromont (Irisa), Sabre (décembre 2025), Travel Tour World (septembre 2025), MDPI Heritage (octobre 2025), World Labs Marble, projections tourisme spatial
Fondateur de PanoraVeille et directeur de la Fédération des offices de tourisme de Bretagne. Plus de 15 ans à travailler dans le tourisme et passionné par les technologies et le développement.